
L'outing ou le déplacardage[1] est le fait de révéler l'homosexualité, la bisexualité, la transidentité, la non-binarité, l'intersexuation, la pansexualité ou l'asexualité d'une personne sans son consentement, voire contre sa volonté[2].
L'« outing » est un cas diffĂ©rent du « coming out » qui consiste, pour une personne non hĂ©tĂ©rosexuelle, non cisgenre ou intersexe, Ă rĂ©vĂ©ler volontairement son orientation sexuelle ou identitĂ© de genre. Une manĆuvre d'« outing » peut ĂȘtre effectuĂ©e dans un but politique (par exemple : dĂ©noncer une divergence entre style de vie privĂ©e et propos publics). On dit alors que la personne en question a Ă©tĂ© « outĂ©e ».
La pratique de l'« outing » est parfois présentée par ses défenseurs comme un moyen de lutter contre les discriminations et les LGBTphobies, mais elle est par ailleurs dénoncée comme une forme de délation et une violation de la vie privée[2].
Outing comme outil du militantisme gay et lesbienne
[modifier | modifier le code]Le terme outing apparaĂźt aux Ătats-Unis dans les annĂ©es 1980, dans le contexte de la crise du sida au sein de la communautĂ© homosexuelle. Pour certains activistes anti-sida (notamment au sein d'ACT UP Ă New York), son but doit ĂȘtre de pointer du doigt des homosexuels puissants (dans les sphĂšres politiques ou mĂ©diatiques, notamment) qui, par leur silence, leur passivitĂ© ou leurs actions, font le jeu de l'Ă©pidĂ©mie (par exemple des gays exerçant de hautes fonctions au sein du Parti rĂ©publicain). Il s'agit donc d'une arme maniĂ©e par des personnes homosexuelles contre d'autres personnes homosexuelles. Ce qui est dĂ©noncĂ©, ce n'est pas l'homosexualitĂ© de la personne visĂ©e, mais la contradiction entre sa vie privĂ©e et ses prises de positions publiques.
C'est dans cette optique qu'en 1999, Act Up-Paris a publiquement menacĂ© d'« outer » un dĂ©putĂ© UDF, homosexuel et prĂ©sent Ă la manifestation anti-Pacs du , oĂč ont Ă©tĂ© entendus des slogans homophobes. L'association a finalement renoncĂ© Ă publier le nom du dĂ©putĂ© en question[3].
En 2003, le journaliste Guy Birenbaum révélera l'homosexualité de Renaud Donnedieu de Vabres[4].
De mĂȘme, des associations LGBT autrichiennes se sont demandĂ© durant des annĂ©es si elles devaient ou non rĂ©vĂ©ler la bisexualitĂ© de Jörg Haider, un homme politique autrichien ayant votĂ© contre une proposition d'abaissement de l'Ăąge de consentement pour les relations homosexuelles dans son pays, afin de l'affaiblir politiquement (son Ă©lectorat Ă©tant trĂšs conservateur) ; les raisons contre Ă©tant que cela pourrait encourager davantage l'homophobie et la biphobie dans un pays dĂ©jĂ conservateur[5]. Peu aprĂšs sa mort, en 2008, Stefan Petzner, un de ses plus proches collaborateurs, a finalement rĂ©vĂ©lĂ© leur liaison[5].
En 2011, dix dĂ©putĂ©s italiens dans le placard sont outĂ©s pour avoir votĂ© contre une loi visant Ă combattre l'homophobie[6]. Cet acte est l'Ćuvre d'Aurelio Mancuso, militant de la cause LGBTQI, qui dit possĂ©der plus d'une centaine de noms de personnalitĂ©s italiennes, et menace de continuer le processus si ces personnes font preuve d'homophobie[7].
L'outing comme outil du militantisme LGBT est une pratique dĂ©battue et parfois contestĂ©e au sein mĂȘme des associations LGBT[7], ce qui peut expliquer qu'il soit rarement utilisĂ©. En France, il n'a jamais Ă©tĂ© pratiquĂ© par les associations, Act Up-Paris ayant renoncĂ© en 1999 Ă mettre ses menaces Ă exĂ©cution[4].
Outing pour d'autres raisons
[modifier | modifier le code]Ce sens originel du mot outing s'est Ă©largi depuis son apparition et aujourd'hui, le terme est utilisĂ© quelle que soit la motivation derriĂšre le fait de rĂ©vĂ©ler l'homosexualitĂ© d'une personne sans son consentement : activisme homosexuel ou au contraire homophobie (lorsque l'homosexualitĂ© est vue comme un vice qu'il faut dĂ©noncer), volontĂ© de la presse people de « vendre du papier » ou conviction de la part de certains journalistes qu'il s'agit d'une information digne d'intĂ©rĂȘt public.
Certains médias ont ainsi parlé d'outing aprÚs la révélation, par le magazine people Closer, de l'homosexualité de Florian Philippot, alors no 2 du Front national[8].
En 2000, l'homosexualitĂ© du conseiller rĂ©gional d'Ăle-de-France Jean-Luc RomĂ©ro est rĂ©vĂ©lĂ©e dans un magazine gay[3], e-m@le, dans le cadre d'un article consacrĂ© Ă la campagne des municipales Ă Paris (Jean-Luc RomĂ©ro milite alors pour le candidat du RPR, Philippe SĂ©guin). AttaquĂ© en justice, l'Ă©diteur du magazine se dĂ©fendra d'avoir voulu rĂ©aliser un outing au sens militant du terme, arguant qu'il pensait que l'homosexualitĂ© de Jean-Luc RomĂ©ro Ă©tait publique. Le journal est cependant condamnĂ© Ă 3 000 euros de dommages et intĂ©rĂȘts[9]. Le jugement fait jurisprudence et peut expliquer en partie la rĂ©ticence des mĂ©dias français Ă Ă©voquer l'homosexualitĂ© d'une personnalitĂ©, alors que dans d'autres pays elle peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme d'intĂ©rĂȘt public. C'est ainsi qu'au Royaume-Uni, le directeur gĂ©nĂ©ral de la compagnie pĂ©troliĂšre BP, John Browne, a dĂ©missionnĂ© le aprĂšs que la justice a autorisĂ© un tabloĂŻd Ă rĂ©vĂ©ler son homosexualitĂ© en publiant les allĂ©gations de son ancien amant.
Le , la cour d'appel de Paris, infirmant le jugement de premiĂšre instance, autorise les mentions du livre Le Front national des villes et le Front national des champs d'Octave Nitkowski concernant l'homosexualitĂ© des deux conseillers rĂ©gionaux FN du Pas-de-Calais, Steeve Briois et Bruno Bilde. Sâappuyant sur une dĂ©cision de la Cour europĂ©enne des droits de l'homme, la Cour de cassation estime, le , que lâatteinte Ă la vie privĂ©e peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme secondaire par rapport Ă la nĂ©cessitĂ© dâinformer le public de l'orientation sexuelle des deux hommes, celle-ci Ă©tant dâaprĂšs elle dâ« intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ».
En , l'avocat et journaliste Juan Branco critique sur Twitter la nomination du nouveau secrĂ©taire d'Ătat auprĂšs du ministre de l'Ăducation nationale Gabriel Attal, liĂ© par un Pacs avec StĂ©phane SĂ©journĂ©, un conseiller du palais de l'ĂlysĂ©e, affirmant qu'il s'agirait d'une « promotion-canapĂ© ». Ă la suite de la polĂ©mique nĂ©e de ses propos, exploitĂ©s entre autres par des sites antisĂ©mites et homophobes[10], Branco dĂ©clare ne pas avoir voulu faire de la question de l'orientation sexuelle des personnes concernĂ©es le sujet de sa communication[11], mais dĂ©nonce « des rapports de nĂ©potisme avĂ©rĂ©s », notamment « dans le cadre de l'attribution d'une circonscription Ă M. Attal par son conjoint » mais aussi « Ă l'AssemblĂ©e nationale, puis au gouvernement, oĂč M. SĂ©journĂ© a Ă©tĂ© un Ă©lĂ©ment clef de l'ascension de son conjoint, sans ne jamais le rĂ©vĂ©ler »[12]. Il justifie son geste dans les colonnes du journal (classĂ© Ă droite ou Ă l'extrĂȘme droite[13],[14]) L'Incorrect en affirmant que « l'homosexualitĂ© est devenue un fait naturel dans la sociĂ©tĂ© » et que « cette orientation sexuelle Ă©tant institutionnalisĂ©e, la question de sa rĂ©vĂ©lation dans l'espace public ne doit plus se poser »[15].
Références
[modifier | modifier le code]- â « dĂ©placardage », Grand Dictionnaire terminologique, Office quĂ©bĂ©cois de la langue française (consultĂ© le )
- MichÚle Fournier, Le outing : une forme de délation ciblant les homosexuels, Autrement, (ISBN 978-2-7467-0728-3, lire en ligne).
- Didier Eribon, Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Paris, Larousse, , 548 p. (ISBN 2-03-505164-9), p. 347.
- « Faut-il outer les gays réacs? - Les Inrocks », sur lesinrocks.com (consulté le ).
- (en) Kate Connolly, « A right state of affairs », The Guardian,â (lire en ligne).
- â « Italie: l'outing de politiques fait dĂ©bat », Le Figaro,â (lire en ligne).
- « Italie : l'annonce d'un coming out de masse divise les militants homos », TĂȘtu,â .
- â « Florian Philippot au sujet de son «outing» : «J'ai Ă©tĂ© traquĂ© plusieurs jours» », Le Parisien,â (lire en ligne)
- â Jacqueline RĂ©my, « Confession d'un "outĂ©" », L'Express,â (lire en ligne)
- â Le secrĂ©taire dâĂtat Gabriel Attal visĂ© par un site antisĂ©mite et homophobeThe Times of IsraĂ«l et AFP, 21 octobre 2018
- â Gabriel Robin, « Juan Branco : "Nous serons probablement demain lâun et lâautre des ennemis principiels" », sur L'Incorrect, (consultĂ© le ).
- â Juan Branco, « Sur la question de l'homophobie - par Juan Branco », sur Club de Mediapart (consultĂ© le ).
- â Laurent de Boissieu, « LâIncorrect, un nouveau magazine entre droite et extrĂȘme droite », La Croix,â (lire en ligne, consultĂ© le ).
- â « LâIncorrect, un nouveau magazine entre droite et extrĂȘme droite », La Croix,â (ISSN 0242-6056, lire en ligne, consultĂ© le )
- â Gabriel Robin, « Juan Branco : « Nous serons probablement demain l'un et l'autre des ennemis principiels » », sur L'Incorrect, (consultĂ© le ).
