
Un snob, c'est-à-dire une personne qui fait preuve de snobisme, cherche à se distinguer du commun des mortels. Désireux d'appartenir à une élite, le snob tend à reproduire le comportement d'une classe sociale ou intellectuelle qu'il estime supérieure. Souvent, il imite les signes distinctifs de cette classe, qu'il s'agisse du langage, des goûts, des modes ou des habitudes de vie. Il traite avec mépris ceux qu'il considère comme ses inférieurs.
Cette forme de mimétisme social, définie pour la première fois par William Makepeace Thackeray, fut analysée par des sociologues tels que l'Américain Thorstein Veblen ou l'Allemand Norbert Elias. En outre, au cours du XXe siècle, le snobisme inspira des études théoriques et pratiques à différents auteurs, parmi lesquels le français Marcel Proust ou les anglais Evelyn Waugh et Nancy Mitford.
Les origines

Le sens actuel de snob se met en place en Angleterre dans la première moitié du XIXe siècle. Dans un texte de 1781, il désigne un cordonnier ou fabriquant de chaussure, puis dans un texte de 1796 un habitant de Cambridge qui n'est pas étudiant, et enfin à partir des années 1830, une personne de basse extraction prétendant à la noblesse[1],[2],[3].
Une hypothèse sur cette évolution est le passage par un usage argotique dans le milieu universitaire de Cambridge, snob y étant utilisé pour désigner les gens du commun à partir de la représentation du cordonnier[4].
Cela mène à l'opposition au « nob » comme membre de la réelle noblesse[5] jusqu'à la légende apparaissant en 1850[1] d'une origine romaine comme abréviation « s.nob. » pour « sine nobilitate » ( sans noblesse) qui aurait été inscrit pour les enfants non-nobles dans les écoles patriciennes[6] et qu'on retrouverait dans les registres de Cambridge, d'Oxford ou Eaton[1].
Finalement, le mot passe dans le langage courant avec le sens qu'on lui connaît, à la suite du succès du Livre des snobs de Thackeray paru en 1848, recueil de nombreux articles publiés par cet auteur dans le magazine satirique Punch[7],[8].
Le XXe siècle
Début du XXe siècle


À l'orée du XXe siècle, Gustave Guiches (1860-1935) écrit une comédie intitulée Snob, créée le au théâtre de la Renaissance, suivie en 1913 par Der Snob, comédie du dramaturge allemand Carl Sternheim (1878-1942). Dans les premières années du siècle, Bernard Shaw emploie le mot « snob » à propos d'un personnage qui juge les autres inférieurs à son rang.
Marcel Proust
Dans À la recherche du temps perdu, Proust trace le portrait d’un certain nombre de snobs : Madame Verdurin et les membres de sa « coterie », l'ingénieur Legrandin et sa sœur la jeune marquise de Cambremer... Comme dans l’acception anglaise, le qualificatif de « snob » se situe pour lui à l’opposé de « noble ». Dans La Prisonnière, par exemple, il évoque une femme « snob bien que duchesse[9] ».
Le snobisme des personnages de Proust passe par le mimétisme avec la classe jugée supérieure – en l'occurrence, l'aristocratie – et par l'adoption de ses codes, y compris dans la prononciation de certains mots ou patronymes[10]. Ainsi, dans Sodome et Gomorrhe, Mme de Cambremer née Legrandin a-t-elle appris à dire « Ch'nouville » au lieu de « Chenouville », « Uzai » pour « Uzès » ou « Rouan » pour « Rohan »[11]. Une jeune fille de la noblesse ayant dit devant elle « ma tante d'Uzai » et « mon onk de Rouan », Mlle Legrandin (future Mme de Cambremer) « n'avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu'elle avait l'habitude de prononcer : Uzès et Rohan ; [...] la nuit suivante et le lendemain, elle avait répété avec ravissement : « ma tante d'Uzai » avec cette suppression de l'« s » final, suppression qui l'avait stupéfaite la veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas connaître qu'une de ses amies lui ayant parlé d'un buste de la duchesse d'Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d'un ton hautain : « Vous pourriez au moins prononcer comme il faut : Mame d'Uzai »[12]. »
Les années 1950
En Grande-Bretagne et en Nouvelle-Angleterre, au cours des années 1950, la notion de snobisme a connu un intérêt accru auprès du grand public grâce au double concept de U and non-U. L'initiale U signifiait upper class, autrement dit la classe dominante et son mode de vie. À l'inverse, non-U désignait non pas les milieux populaires mais la petite bourgeoisie[13]. Cette classification était due au professeur de linguistique Alan S. C. Ross (en), qui en 1954 consacra un article à ce sujet dans une revue finlandaise[14]. L'article accordait une attention toute particulière aux différences de vocabulaire entre ces deux groupes U et non-U.
La romancière Nancy Mitford écrivit la même année un essai sur ce thème, The English Aristocracy, publié par Stephen Spender dans son magazine Encounter. Elle y proposait un glossaire comparatif entre des termes apparemment synonymes mais en réalité connotés selon l'appartenance à la classe sociale. Par exemple, le mot looking-glass (miroir) était U ; le mot mirror ne l'était pas. Étaient U : drawing-room (salon), scent (parfum), schoolmaster (instituteur), spectacles (lunettes), vegetables (légumes), napkin (serviette de table), lavatory (WC), sofa. À l'inverse, étaient non-U leurs équivalents : lounge, perfume, teacher, glasses, greens, serviette, toilet ou WC, settee.
Loin d'en percevoir les intentions humoristiques, le public prit ce texte très au sérieux. L'essai de Nancy Mitford fut réédité en 1956 dans Noblesse oblige : An Inquiry into the Identifiable Characteristics of the English Aristocracy, enrichi par des contributions d'Evelyn Waugh, de John Betjeman et d'autres auteurs, ainsi que par l'article d'Alan S. C. Ross. Un poème de Betjeman, How to Get on in Society, concluait l'ensemble.
L'extrême gravité avec laquelle l'opinion publique se passionna pour le débat « U et non-U » reflétait peut-être les inquiétudes de la petite bourgeoisie britannique confrontée aux privations de l'après-guerre. Relayée par les médias, l'idée se propagea que chacun pouvait « progresser » en adoptant la culture et les usages d'une classe plus « distinguée » – ou, au contraire, ne le devait à aucun prix[15]. Autrement dit, la différenciation entre U et non-U, censée fournir le mode d'emploi des us et coutumes de l'upper class, servit de bréviaire aux snobs.
Dans la culture populaire
En France, dans sa chanson J'suis snob (1954), Boris Vian affirme être « encore plus snob que tout à l'heure »[16].
Quelques années plus tard, le personnage de Marie-Chantal, inventé par Jacques Chazot et incarné au cinéma par Marie Laforêt, représentera l'archétype de la jeune femme snob.
En 1967, dans l'épisode Meurtres distingués de la série Chapeau melon et bottes de cuir, l'intrigue tourne autour d'une école baptisée S.N.O.B. (Sociability, Nobility, Omnipotence, Breeding). Le professeur principal indique lui-même que le but de cette école est de faire « d'hommes vulgaires et sans éclat, des gentlemen »[17].
Bibliographie
En langue française
- Jacqueline Bel, Till R. Kuhnle (dir.), Péripéties du snobisme (Germanica 49), Université Lille-III, 2012
- Jacques Chazot, Les Carnets de Marie-Chantal, Stock, 1975
- Norbert Elias, La Société de cour, Champs/Flammarion, 1985
- Philippe Jullian, Dictionnaire du snobisme, préface de Ghislain de Diesbach, Bartillat, 2006
- Jean-Noël Liaut, Petit Dictionnaire du snobisme contemporain, Payot, 2006
- Nancy Mitford, Voyages et snobismes, Stock, 1964
- Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Pléiade, 1954
- Philippe du Puy de Clinchamps, Le Snobisme, PUF, 1966
- Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme, Flammarion, 2008 (ISBN 978-2-0812-0542-0) [présentation en ligne]
- William Makepeace Thackeray, Le Livre des snobs, GF Littérature, 1992
- Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), trad. fr. 1970, préf. Raymond Aron, Gallimard, coll. « Tel »
- Antonius Moonen, Petit bréviaire du snobisme, L'Inventaire, 2010.
- Antonius Moonen, Mini Bréviaire du Snobisme: (de 0 à 18 ans), Librinova, 2020.
- Virginia Woolf, Suis-je snob?, Poche, 2012.
Autres langues
- (en) Jilly Cooper, Class, Corgi Adult, 1999
- (en) Joseph Epstein, Snobbery : The American Version
- (en) Kate Fox, Watching the English : The Hidden Rules of English Behaviour, Hodder & Stoughton, 2004
- (en) Nancy Mitford, Noblesse oblige, Hamish Hamilton, 1956
- (en) Charlotte Mosley (éd.), The Letters of Nancy Mitford and Evelyn Waugh, Hodder, 1996
- (it) Olghina di Robilant, Snob. Sine nobilitate, Mursia, Milano (ISBN 9788842537885)
Notes et références
- (en) Anatoly Liberman, « Snob Before and After Thackeray », sur oup.com - Université d'Oxford, (consulté le )
- ↑ « SNOB : Etymologie de SNOB », sur www.cnrtl.fr (consulté le )
- ↑ (en) « snob | Origin and meaning of snob by Online Etymology Dictionary », sur www.etymonline.com (consulté le )
- ↑ Académie française, « snob | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition », sur dictionnaire-academie.fr (consulté le )
- ↑ Lincoln Herald en date du : « The snobs have lost their dirty seats – the honest nobs have got 'em. » (« Les snobs ont perdu les sièges qu'ils ne méritaient pas, et les honnêtes nobles les ont obtenus. » - (en) « Take Our Word For It Issue 2 », sur takeourword.com - Webzine sur l'origine des mots,
- ↑ Joseph Le Corre, « D’où vient le mot snob ? », sur Le Point, (consulté le )
- ↑ (en) Adrian Poole, « William Makepeace Thackeray », dans The Cambridge Companion to English Novelists, New York, Cambridge University Press, , 482 p. (ISBN 978-0-521-69157-4, lire en ligne), p. 153
- ↑ (en) Ingrid Tieken-Boon van Ostade, An Introduction to Late Modern English, Edinburgh University Press, , p. 61.
- ↑ À la recherche du temps perdu, Gallimard, Pléiade, 1954, t. II, p. 266.
- ↑ Pour les signes de reconnaissance verbaux, voir Schibboleth.
- ↑ À la recherche du temps perdu, op. cit., t. II, pp. 818-819.
- ↑ Ibid.
- ↑ Cette section s'inspire en grande partie de l'article WP en:U and non-U English.
- ↑ Alan S. C. Ross (en), Linguistic class-indicators in present-day English, Neuphilologische Mitteilungen (Helsinki), vol. 55 (1954), 113-149.
- ↑ Cf. Richard Buckle (éd.), U and Non-U Revisited, Debrett, 1978.
- ↑ Cf. Paroles de chanson J'suis snob de Boris Vian - nomorelyrics.net
- ↑ « Meurtres distingués », sur Le Monde des Avengers (consulté le ).
Annexes
Articles connexes
Lien externe
- (en) In a Snob-Free Zone - Joseph Epstein, The Washington Monthly,
